Dans l’histoire que l’on raconte à l’enfant qui n’entend pas
Dans le tronc un peu tordu au milieu des arbres droits
Dans la guibolle qui flanche quand il faut marcher au pas
Le tonnerre d’une avalanche, la réplique qui jette un froid
Dans le sachet en plastique qui volète sur la plage
Que regarde à la fenêtre de son bureau chronophage
Un faussaire mélancolique aux faux airs de Caravage
Une jeune femme énigmatique, sourire peint sur le visage
Dans le dernier vers d’Alcools de Guillaume Apollinaire
L’eau croupie dans la rigole, les genres de bouteilles à la mer
Dans l’affaire mal ficelée, le veston raccommodé
L’écorchure sur le genou, le vélo dans le fossé
Dans la seconde où soudain, brille un éclair de génie
On voudrait prendre ce train mais comme on a tout compris
On sait bien que c’est trop tard, que c’est fini, qu’il n’y aura pas
D’autre gare, jamais, et qu’il s’agit désormais de renoncer
Aussi fort, aussi fort , aussi fort que l’on a aimé
Dans la décision d’un homme d’accord pour que l’amour le prenne
Dans les mariages ratés, les sentiments à la traîne
Dans les amours d’un jour et les histoires au long cours
Le sang qui ne fait qu’un tour, le détail d’un abat-jour
Dans la claque sur la joue du gamin qui pousse à bout
La surprise du petit qui file sans demander son reste
La solitude du grand comme il regrette son geste
Dans tout ce qui nous élève, nous emporte, nous éblouit
Une aurore en Italie
Et le sourire de Grace Kelly
Et le sourire de Grace Kelly…
Dans l’instant d’égarement de l’homme en costume-cravate
Qui ne sait plus tout à coup qui il est ni ce qu’il fait
Un insecte sur le dos qui agiterait les pattes
Hésiterait à rester, couché pour l’éternité
Ou à reprendre sa marche, son bilan et ses dossiers
La liste de ses calculs, probabilités et stats
Dans les donquichotteries, toutes les causes perdues d’avance
La précision des décors, l’abstraction de l’existence
Dans les longs silences d’or pur, certifiés 24 carat
Et dans la verroterie des grands discours d’apparats
Dans le cliquetis d’un cadenas qui se referme sur un pont
La ferraille autour des doigts, une simple conversation
Dans l’avion pour le Vietnam, celui pour la Colombie
Qui décolle depuis Paname aux alentours de minuit
Les battements de deux cœurs sous le moteur qui vrombit
Le petit qui tout à l’heure dans le jour à peine levé
S’endormira, apaisé,
Dans le regard de son père,
Et dans les bras de sa mère, tout le temps que ces deux là
Auront mis à le trouver
Dans l’attachement étrange à un bibelot idiot
La brise dans un cheveu d’ange, un déjeuner au bord de l’eau
Dans cet air sage que l’on prend pour parler de nos échecs
Dans le bagage qu’on fait pour s’en aller vivre au Québec
Dans la poésie des murs, des vieux salons de coiffure
Dans la maigreur de celui qui voudrait bien qu’on l’oublie
Dans les choses qui se déglinguent, les pots aux roses, les doux-dingues
Dans les occasions que l’on flinguent parce qu’on a peur ou
Parce qu’on veut rester auprès de ses valeurs
Dans le rendez-vous d’amour qui soudain tourne au cauchemar
Dans le plaisir que l’on prend parfois à broyer du noir
Dans le désir d’un enfant, d’une joie, d’un nénuphar
Dans la solitude qu’on a ou loufoque ou délétère
Dans le souvenir d’une ville, d’une époque, d’un lampadaire
Dans le goût d’une gourmandise, d’un ketchup, d’un double cheese
Une soudaine franchise, une pin up, une aube grise
Dans le tremblement d’une main, ce qui la rend imprécise
Trop de joie, trop de chagrin, l’épaisseur de la banquise
Soudain la voix qui se brise,
Je traque la poésie qui se trouve partout